La masse maigre correspond-elle à la masse musculaire ?
Non, et l'écart entre les deux notions est considérable. La masse maigre désigne tout ce qui n'est pas du tissu adipeux : les muscles, mais aussi le squelette, les organes, le sang, et surtout l'eau qu'ils contiennent, laquelle représente à elle seule une part majoritaire du total. Le muscle squelettique n'en constitue qu'une fraction, de l'ordre de la moitié chez un adulte. Voir sa masse maigre estimée à soixante kilos ne signifie donc en aucun cas posséder soixante kilos de muscle. Cette confusion a une conséquence pratique : elle conduit à surestimer largement sa musculature et à mal interpréter les variations, puisqu'une part importante de ce qui bouge d'une mesure à l'autre relève de l'eau corporelle et non du tissu musculaire.
Pourquoi la formule de James décroche-t-elle aux poids élevés ?
À cause de sa structure mathématique, qui soustrait un terme proportionnel au carré du rapport poids sur taille. Tant que le poids reste modéré, ce terme correcteur demeure petit et la formule se comporte correctement. Mais comme il croît au carré alors que la partie positive croît linéairement, il finit par prendre le dessus : la courbe atteint un sommet puis redescend, c'est-à-dire que la formule prédit une masse maigre qui diminue quand le poids augmente. Le point de retournement se situe autour d'un indice de masse corporelle de quarante-trois chez l'homme et de trente-six chez la femme, ce dernier étant largement atteignable. Poussée plus loin, l'équation finit même par produire des valeurs négatives. C'est une limite connue, et la raison pour laquelle d'autres équations lui sont préférées au-delà d'un certain poids.
Laquelle des trois formules faut-il retenir ?
Celle de Boer, pour la majorité des adultes, tout en gardant à l'esprit que le choix compte moins qu'on ne l'imagine. Publiée en mille neuf cent quatre-vingt-quatre, elle est la référence la plus utilisée en pratique clinique moderne et se comporte raisonnablement bien sur les gabarits courants, avec un écart de l'ordre de trois à quatre kilos par rapport à l'absorptiométrie. Celle de Hume, la plus ancienne, provient d'un effectif hospitalier restreint et reste moins validée. Celle de James conserve un usage en pharmacocinétique mais souffre du défaut décrit plus haut. Au-delà d'un indice de masse corporelle de trente-cinq, aucune des trois n'est réellement adaptée et des équations plus récentes sont préférées. Comme les trois divergent couramment de deux à sept kilos, lire l'écart entre elles reste plus honnête que d'en élire une.
À quoi sert la masse maigre en pratique médicale ?
Principalement à ajuster des doses de médicaments, et c'est un usage bien plus concret que le suivi de forme physique. Certaines molécules se répartissent peu dans le tissu adipeux : leur dose calculée sur le poids total exposerait à un surdosage chez une personne dont une part importante du poids est de la masse grasse. Les anesthésiques, plusieurs antibiotiques et certains anticancéreux relèvent de cette logique, tout comme le réglage de la ventilation mécanique. C'est aussi ce qui explique que ces équations aient été construites par des cliniciens et non par le monde du fitness. Elles ont ensuite migré vers les sites grand public, où elles servent un usage pour lequel elles n'ont jamais été conçues ni validées.
Ces formules détectent-elles une recomposition corporelle ?
Absolument pas, et c'est la limite la plus importante de cette page, rarement mentionnée ailleurs. Les trois équations ne prennent que trois entrées : le poids, la taille et le sexe. À taille et sexe constants, le résultat ne dépend donc que du poids. Une personne qui perdrait cinq kilos de graisse tout en gagnant cinq kilos de muscle verrait sa balance inchangée, et ces formules afficheraient exactement la même masse maigre qu'avant, alors que sa composition corporelle aurait profondément changé. Elles sont, littéralement, aveugles à ce qu'elles prétendent mesurer dans cet usage. Pour suivre une recomposition, il faut une méthode qui regarde le corps, mesure de plis, circonférences ou absorptiométrie, et non une équation nourrie du seul poids.