Ces formules ont-elles été validées scientifiquement ?
Non, et leur ancienneté explique beaucoup. La formule de Broca date du dix-neuvième siècle, celle de Lorentz de mille neuf cent vingt-neuf, celle de Creff des années soixante-dix. Aucune n'a été construite en observant des personnes sur des années pour voir quel poids s'accompagnait de la meilleure santé : ce sont des ajustements arithmétiques à la taille, élaborés avant que l'épidémiologie moderne n'existe. Elles n'ont jamais été validées contre des résultats de santé, et c'est la raison pour laquelle elles ont disparu des recommandations. Cela ne les rend pas inutiles comme repère de conversation, mais interdit de les traiter comme une cible. Le mot idéal, présent dans leur nom, promet une précision que le calcul ne contient pas.
Pourquoi les formules donnent-elles des résultats différents ?
Parce qu'elles ne cherchent pas la même chose et n'ont pas été construites sur les mêmes populations. Broca ne regarde que la taille et surestime nettement chez les personnes grandes. Lorentz ajoute une correction qui dépend de la taille et du sexe. Creff introduit l'âge et un coefficient de morphologie. Devine, elle, vient d'un tout autre univers. L'écart entre elles atteint couramment plusieurs kilos pour une même personne, et cet écart est plus instructif que n'importe laquelle des valeurs prises isolément : il montre qu'il n'existe pas un poids idéal unique et calculable, seulement des approximations qui divergent. Une fourchette honnête vaut mieux qu'un chiffre faussement précis.
La formule de Devine sert-elle vraiment à calculer un poids idéal ?
Elle n'a pas été conçue pour cela, et c'est un détail qui surprend souvent. Elle a été proposée en mille neuf cent soixante-quatorze pour estimer les doses de certains médicaments, dans des situations où la dose dépend de la masse maigre plutôt que du poids réel. Elle sert encore aujourd'hui en pharmacologie et en réanimation, notamment pour le réglage des respirateurs. Elle circule sur les sites de poids idéal simplement parce qu'elle produit un nombre à partir de la taille, mais elle n'a jamais prétendu décrire un poids souhaitable pour la santé. La citer sans dire d'où elle vient est le genre de raccourci qui donne à un chiffre une autorité qu'il n'a pas.
Comment choisir sa morphologie dans la formule de Creff ?
Il n'existe pas de critère objectif, et c'est la faiblesse principale de cette formule par ailleurs plus fine que les autres. Les trois catégories, gracile, normale et large, reposent sur une appréciation de l'ossature et de la constitution que rien ne mesure : deux personnes peuvent classer le même individu différemment. Or le choix pèse lourd, puisque le coefficient fait varier le résultat de dix pour cent dans chaque sens, soit un écart qui dépasse souvent douze kilos entre gracile et large. Autrement dit, la personnalisation apparente de Creff introduit une part de subjectivité au moins aussi grande que la précision qu'elle apporte. La lecture raisonnable est de considérer les trois valeurs comme une fourchette plutôt que d'en choisir une.
Qu'utilisent les professionnels de santé aujourd'hui ?
Pas un poids idéal, mais une fourchette et une composition. En pratique courante, l'indice de masse corporelle sert à situer une personne dans un intervalle plutôt qu'à désigner un point, et il se lit avec le tour de taille, qui renseigne sur la graisse abdominale. Selon le contexte s'y ajoutent la masse musculaire, l'évolution du poids dans le temps, la tension artérielle et le bilan biologique. Ce déplacement du point vers l'intervalle n'est pas un détail de vocabulaire : il reflète le fait qu'une plage large de poids s'accompagne d'une santé comparable, et que la trajectoire informe davantage qu'une valeur isolée. C'est aussi ce qui rend la notion même de poids idéal trompeuse.